Le langage de Dieu — Transcript

Exploration du langage comme fondement de l'humanité, de son origine mythique à son rôle ontologique et existentiel.

Key Takeaways

  • Le langage est acquis, non inné, et essentiel au développement humain.
  • Le langage crée l'identité, stabilise la réalité et permet la pensée abstraite.
  • La conscience de la mort et l'angoisse existentielle sont liées au langage.
  • Le langage a des limites, certaines expériences échappent à son expression.
  • Les traductions influencent profondément la compréhension des textes et des concepts.

Summary

  • Expériences historiques d'isolement de nouveau-nés pour découvrir la langue originelle, notamment par Psamétique Ier, Frédéric II et Jacques d'Écosse.
  • Ces expériences montrent que le langage n'est pas inné mais acquis, et que sans langage, le développement humain est compromis.
  • Le langage ne sert pas seulement à communiquer, mais à exister et à construire l'identité personnelle.
  • Le langage permet la distinction entre soi et le monde, stabilise la réalité et catégorise le chaos sensoriel.
  • La capacité de se projeter dans le futur et de concevoir la mort dépend du langage.
  • L'angoisse existentielle humaine est liée à la conscience de la finitude, rendue possible par le langage.
  • Référence à Wittgenstein et sa pensée sur les limites du langage et de la pensée.
  • Le langage révèle et masque simultanément des aspects de la réalité, influençant notre perception et compréhension du monde.
  • Les traductions et interprétations du langage ont des conséquences métaphysiques, notamment dans les textes religieux fondateurs.
  • La vidéo invite à réfléchir sur la nature du langage, sa fonction, et son rôle dans la condition humaine.

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Speaker A
Prenez une chambre vide, isolée du monde. Placez-y plusieurs nouveau-nés. Interdisez formellement à quiconque de leur parler, de prononcer le moindre mot en leur présence. Nourrissez-les, changez-les et repartez. Le seul but ici, c'est de les maintenir en vie. Puis
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Speaker A
attendez, attendez de voir quelle sera la première langue qu'ils parleront. Parce que s'il existe une langue naturelle inscrite dans notre nature humaine avant toute forme de culture, avant toute éducation, alors ces enfants devraient pouvoir révéler spontanément une langue que nous aurions tous oubliée, le
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Speaker A
langage originel. C'est monstrueux comme expérience évidemment et pourtant elle a été tentée plusieurs fois à différentes époques par toutes sortes de souverains suffisamment puissants pour se croire au-dessus de l'éthique.
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Speaker A
On va donc partir sur notre premier ressenti d'Hérodote, l'historien grec du 5e siècle avant notre ère. Il raconte que Psamétique 1er, pharaon d'Égypte, aurait mené cette expérience vers 6 ans avant Jésus-Christ. Deux nouveau-nés ont été confiés à un berger avec une
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Speaker A
consigne stricte, le silence absolu. Au bout de 2 ans, les enfants auraient prononcé un mot : Béco. Le pharaon fait interroger ses érudits. Bé signifie pain en frigien, une langue parlée en Anatolie. Conclusion triomphante de notre pharaon : bingo, le frigien est la
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Speaker A
langue originelle de l'humanité. Les Égyptiens étaient convaincus que leur langue était la plus ancienne du monde.
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Speaker A
Psamétique aurait accepté sa défaite avec élégance, reconnaissant la supériorité des Frigiens. Très noble de sa part, me diriez-vous, sauf que c'est probablement faux. Hérodote lui-même semble sceptique et pour cause Béco ressemble étrangement au bellement d'une chèvre. Les enfants ont peut-être
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Speaker A
simplement imité les animaux qu'ils côtoyaient. L'histoire de nos bébés isolés arrive après en 1211 et a été reproduite par un certain Frédéric II du Saint-Empire romain germanique. Ce n'était pas un imbécile, loin de là. On le surnommait Stupor Mundi, la stupeur
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Speaker A
du monde pour son érudition. Et oui, car celui-ci parlait environ six langues, s'intéressait aux mathématiques, à la philosophie et à la zoologie. Le petit problème, c'est que sa soif de connaissance et de disséquer le monde l'a poussé à vouloir savoir quelle
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Speaker A
langue parlaient Adam et Ève au jardin d'Éden. Tous les enfants étaient nourris, lavés, mais personne ne leur a parlé. Ils n'ont pas du tout été bercés. Aucune personne ne leur a souri en articulant des sons.
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Speaker A
Ils moururent tous. Trois siècles plus tard, en 1493, Jacques d'Écosse tente à son tour l'expérience.
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Speaker A
Il fait enfermer deux enfants sur une île déserte accompagnés d'une femme muette chargée de les nourrir. Selon certains récits, les enfants auraient parlé hébreu et selon d'autres, ils n'ont absolument rien dit. Les sources sont contradictoires et peu fiables.
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Speaker A
Probablement embellies pour complaire au roi. Ce qui est sûr, c'est que Jacques Cat était fasciné par les langues. Il en parlait plusieurs lui-même. Il collectionnait les livres, finançait l'imprimerie. Il cherchait peut-être moins une preuve divine qu'une confirmation de ses intuitions
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Speaker A
intellectuelles. Tout ce que ces expériences ont révélé, c'est exactement l'inverse de ce qu'elles cherchaient à prouver. Elles ont montré que le langage n'est pas inné mais plutôt acquis. Et plus encore, elles ont montré que sans langage, quelque chose de fondamental dans
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Speaker A
l'humain ne se développe pas. Les enfants de Frédéric II sont morts parce que sans langage, il n'y a pas de reconnaissance mutuelle, pas d'émergence du jeu. Le monde ne se stabilise pas. Le langage est la condition de notre
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Speaker A
humanité. On a tendance à penser que le langage sert à communiquer. C'est sa fonction évidente. C'est ce qu'on nous enseigne depuis tout petit. C'est un outil pratique. Quand nous voulons ou quand nous ressentons quelque chose, on le demande avec des mots. Mais le langage
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Speaker A
ne sert pas d'abord à communiquer, il sert à exister. Si vous prenez un nouveau-né par exemple, pendant ses premiers mois, il n'a pas de jeu. Il ne se distingue pas clairement du monde qui l'entoure. Il ne sait pas où s'arrête
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Speaker A
son corps et où commence celui de sa mère. Et puis progressivement, vers 18 mois ou parfois plus tard, l'enfant va commencer à dire ce fameux jeu : "Je veux ça, je fais ça." Vous êtes témoin d'une véritable révolution ontologique.
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Speaker A
Le jeu apparaît donc avec le langage et pas avant. Les psychologues ont montré que sans langage, notre identité ne peut pas être stable, c'est-à-dire aucune conscience de soi comme entité distincte et permanente.
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Speaker A
Le langage crée littéralement le sujet et le premier acte de cette invention, eh bien c'est le prénom. Et oui, être nommé c'est être reconnu comme sujet, mais le langage ne se contente pas de créer le jeu, il crée aussi le monde. Et bien sûr,
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Speaker A
quand je dis ça, je ne parle pas du monde physique évidemment puisque les arbres, la terre, les animaux existeraient très bien sans nous, mais le monde en tant que réalité est stabilisé. Avant le langage, il y a le chaos sensoriel. Le
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Speaker A
bébé voit des formes qui bougent et entend des bruits qui varient. Et puis peu à peu, le langage découpe ce chaos en objets distincts. Ça c'est maman, ça c'est papa, ça c'est un chien, ça c'est une table. Le langage fixe et
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Speaker A
catégorise. Il permet donc d'instituer des frontières et sans lui, le monde reste instable et impossible à saisir.
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Speaker A
Et bien sûr, cette stabilisation est constitutive de notre rapport à la réalité. Je veux dire, vous et moi, nous ne voyons pas le monde tel qu'il est. Nous voyons le monde tel que notre langage nous permet de le voir. Nous distinguons
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Speaker A
des nuances parce que notre langue nous offre les catégories pour le faire. Je vais même aller plus loin encore. Le futur aussi dépend du langage. Nous pouvons nous projeter dans un temps qui n'existe pas encore. Nous pouvons imaginer des scénarios possibles et
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Speaker A
choisir entre eux, ce qui fait que nous pouvons planifier concrètement des futurs projets et orienter notre vie en fonction des choix que nous prenons. Du coup, si le langage permet de se projeter dans le futur, alors il permet
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Speaker A
évidemment aussi de comprendre que ce futur a une fin. Vous allez mourir. Vous le savez. Vous savez que ce jeu qui formalise votre identité va un jour cesser d'exister. Un animal peut ressentir la peur face à la mort
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Speaker A
imminente. Il peut fuir un prédateur. Certains animaux reconnaissent la mort et peuvent même être en deuil face à la disparition d'un congénère. Mais ce qui leur manque, c'est l'angoisse existentielle permanente. Et je crois que ce sont des sacrés vénères
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Speaker A
puisqu'ils n'ont pas cette conscience abstraite et réflexive qui nous cause parfois ces réveils nocturnes en pensant qu'un jour nous ne serons plus là. Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons fait va disparaître. Et cette
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Speaker A
angoisse ne nécessite pas seulement de la conscience, elle nécessite le langage pour être conceptualisée comme une certitude inéluctable.
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Speaker A
Le philosophe Martin Heidegger appelait ça l'être-pour-la-mort. L'humain est le seul être qui existe en sachant qu'il va cesser d'exister. C'est terrifiant. Et tout ça, c'est le langage qui l'a rendu possible. C'est le langage qui nous a
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Speaker A
fait sortir de notre innocence animale pour nous jeter dans l'angoisse existentielle. Une fois que vous parlez, une fois que vous avez accès au langage, vous ne pouvez plus retourner dans l'inconscience paisible de l'animal.
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Speaker A
Qui d'autre que monsieur Wittgenstein ? Quand on traite le sujet du langage, celui-ci terminera son Tractatus Logico-Philosophicus par une phrase étrange : "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire." Celle-ci implique qu'il existe des choses dont on ne peut pas parler,
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Speaker A
c'est-à-dire des expériences, des sensations, des vérités qui échappent au langage. Et si elles échappent au langage, alors elles échappent aussi à la pensée consciente. Parce que penser pour nous, c'est se parler à soi-même, c'est formuler des phrases dans sa tête.
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Speaker A
Sans les mots, il n'y a pas de pensée articulée. Notre philosophe écr...
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Speaker A
Si je n'ai pas de mots pour quelque chose, cette chose reste insais. Elle existe peut-être oui, mais je ne peux pas la manipuler mentalement et donc logiquement je ne peux pas en parler aux autres. Un exemple simple, prenez la
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Speaker A
couleur rouge. Vous dites rouge, mais qu'est-ce que vous avez fait en disant ce mot ? Vous avez pris une infinité de nuances possibles de rouge et vous les avez écrasé en une seule catégorie. Le rouge de cette tomate, le rouge de ce
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Speaker A
coucher de soleil. Vous les avez tous appelés rouges alors qu'ils sont tous différents. Chaque rouge est unique.
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Speaker A
Chaque rouge a sa propre qualité et sa propre intensité. Mais le mot rouge les efface tous pour n'en faire qu'un. Le langage simplifie et réduit l'expérience brute à quelque chose de communicable mais aussi de plus pauvre. Vous pouvez
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Speaker A
faire ça avec d'innombrables choses autour de vous. Allez faire un petit tour en forêt. Vous verrez des dizaines des centaines d'arbres. Chacun d'entre eux est différent. Chaque arbre est le résultat d'une histoire unique du hasard et des adaptations par milliers. Mais
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Speaker A
vous préférez réduire tout ça à un seul mot. Arbre. Vous effacez toute cette singularité, cette multiplicité d'expériences concrètes transformées en un concept abstrait. En les nommant arbre, vous créer une catégorie psychique qui n'a pas d'équivalent exact dans le réel. En philosophie, on appelle
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Speaker A
ça l'abstraction. C'est le processus par lequel on passe du concret à l'abstrait. C'est la base même du langage.
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Speaker A
Impossible de faire autrement. Si chaque arbre devait avoir son propre nom ou encore chaque nuance de rouge devait avoir son propre mot, le langage serait inutilisable.
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Speaker A
Il y aurait des milliers de mots, personne ne pourrait les apprendre, personne ne pourrait communiquer. Donc on sacrifie la précision pour gagner en efficacité. On accepte que le langage soit une compression destructrice de la réalité.
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Speaker A
Mais regardez, il y a un petit problème parce qu'on finit par oublier que c'est une compression et en faisant ça, on perd l'accès à l'expérience brute non filtrée par le langage. Bon, maintenant, je vais vous demander de regarder votre
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Speaker A
main. Observez-la attentivement. Ne pensez à rien. Ne vous dites pas ça c'est ma main. N'essayez pas de l'analyser. Juste regardez-la et vous allez vite vous rendre compte que c'est presque impossible de ne pas nommer ces caractéristiques.
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Speaker A
Votre cerveau commence immédiatement à étiqueter. Ça c'est la main, ça c'est les doigts, ça c'est le pouce. Et dès que vous nommez tout ça, vous perdez l'étrangeté de cette chose qui bouge au bout de votre bras. Cette chose qui vous
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Speaker A
obéit mais que vous ne contrôlez pas vraiment au niveau cellulaire. Cette chose qui vieillit sans vous demander votre avis. Sans le langage, votre main redevient mystérieuse. Et ce mystérieux, c'est ce qu'on appelle l'inffable ou plus exactement ce qui ne peut pas être
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Speaker A
dit. Dans le christianisme, Saint-Jean de la Croix parle de la nuit obscure de l'âme. C'est un état où Dieu se fait connaître précisément par son absence.
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Speaker A
Dieu ne parle pas et se tait. Et dans ce silence, quelque chose de plus profond que les mots peut émerger. Mais vous n'avez pas besoin d'être mystique pour ressentir tout ça. Vous l'avez tous déjà vécu. Une musique qui vous fait pleurer
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Speaker A
sans que vous sachiez pourquoi ou encore un moment d'intimité avec quelqu'un où vous comprenez sans rien dire. Tous ces petits moments-là résistent au langage.
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Speaker A
Vous pouvez essayer de les raconter après coup. Vous pouvez dire que c'était beau, que c'était intense, mais vous savez que les mots ne rendent pas justice à ce que vous avez ressenti.
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Speaker A
Quelque chose reste prisonnier dans l'expérience. Impossible à extraire, impossible à partager complètement. Et c'est peut-être ça la plus grande tragédie du langage. Oui, il nous permet de communiquer, de penser, de construire des civilisations entières, mais en même temps, il nous sépare de la pure
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Speaker A
réalité. Il met un voile de mots entre nous et le monde. Il vous fait voir des catégories qui vous empêchent de percevoir l'individu dans toute sa complexité.
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Speaker A
Et Wghane avait compris ça. Le langage montre certaines choses, mais il en cache d'autres. Il est clair, mais il projette aussi des ombres où les mots ne vont pas. Elles sont aussi importantes que ce que le langage révèle. Je dirais
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Speaker A
peut-être même plus importantes. La limite de ce qui peut être dit. Et au-delà de cette limite, il faut se taire par pur respect pour ce qui dépasse les mots. Comment ne pas aussi évoquer 1984 de George Orwell quand on
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Speaker A
parle du langage ? Il publie l'ouvrage en 1949. L'histoire se passe dans un futur totalitaire où Big Brother surveille tout. Et dans ce roman, Orwell invente quelque chose de terrifiant, la novel langue. Une langue constue spécifiquement pour rendre certaines
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Speaker A
pensées impossibles. Le principe est simple et diabolique. Si vous supprimez un mot, vous supprimez la capacité de penser ce que ce mot désigne. Dans cette langue, il n'y a qu'un seul mot pour désigner le terme bon. Et c'est bon. Et
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Speaker A
pour dire mauvais, on dit un bon. Pour dire très bon, on dit plus bon. Ça paraît ridicule comme ça, mais réfléchissez une seconde. En français, vous avez des dizaines de mots pour exprimer des nuances entre le bien et le
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Speaker A
mal. Formidable, excellent, admirable, magnifique, superbe, splendide aussi. Chacun de ces mots porte une connotation légèrement différente. Mais en les supprimant, en ne gardant que plus bon, votre monde intérieur s'appauvrit car celui-ci perd toutes ses nuances. Mais Orwell va plus loin encore. Dans la
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Speaker A
novelue, le mot libre existe encore mais uniquement dans des contextes comme "se chien est libre de puce". En fait, on peut dire qu'un objet est libre de quelque chose qu'il encombre, mais on ne peut plus dire "Cet homme est libre
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Speaker A
politiquement parce que le concept même de la liberté politique n'existe plus." Il n'y a pas de mot pour ça. Mais du coup, sans mots, comment revendiquer ce que vous ne pouvez même pas nommer ?
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Speaker A
Smith, le personnage principal travaille au ministère de la vérité. Son boulot consiste à réécrire les articles de journaux du passé pour qu'il correspondent à la version officiel de l'histoire. Mais ce qu'il fascine, c'est ce dictionnaire de novelle travaillent
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Speaker A
ses collègues. Il suppriment des mots année après année. Il simplifie la grammaire, ils éliminent des synonymes.
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Speaker A
L'objectif est très clair. Chaque année qui passe, les citoyens deviennent un peu moins capables de penser par eux-mêmes. Vous pourriez vous dire que c'est de la science-fiction, que dans la vraie vie, on ne peut pas contrôler les gens en supprimant des mots. Sauf que
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Speaker A
l'hypothèse d'Ewell n'est pas absurde du tout. Elle s'appuie sur le fait que le langage structure la pensée.
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Speaker A
Souvenez-vous de Witgenstein, les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Orwell en déduit que contrôler le langage, c'est contrôler la façon dont les gens pensent et la façon dont les gens perçoivent la réalité. Mais il y a un autre aspect un
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Speaker A
petit peu plus subtil. Ce n'est pas seulement la suppression de mots qui posent problème, c'est aussi l'absence de certains mots dans la langue donnée.
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Speaker A
Prenez par exemple le mot allemand Shadonfud. Oui, je sais. Et désolé pour l'accent, j'ai fait LV2 espagnol. Ce mot exprime la joie qu'on ressent face au malheur d'autrui. Et il n'y a pas de mots équivalent en français. On peut
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Speaker A
dire la joie malveillante face au malheurs des autres, mais ça prend déjà h mots. En allemand, c'est un seul mot.
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Speaker A
Et cette différence n'est pas anodine parce qu'avoir un mot unique pour quelque chose, ça rend cette chose plus facile à penser. Un allemand peut se dire tiens, je ressens de la Shad Frod et identifier immédiatement cette émotion.
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Speaker A
Un français doit faire un effort mental beaucoup plus grand. Il doit décomposer, analyser. Autre exemple, en Turc, vous ne pouvez pas dire simplement il pleut.
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Speaker A
Vous devez indiquer comment vous savez qu'il pleut. Est-ce que vous l'avez vu vous-même ? Est-ce que quelqu'un vous l'a dit ? Est-ce que vous l'avez déduit parce que le sol est mouillé ? Cette gram oblige à marquer la source de votre
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Speaker A
connaissance. C'est intégré dans la conjugaison et donc c'est impossible de l'éviter. Conséquence, les enfants turcs développent très tôt une conscience aigue de la différence entre savoir direct et savoir indirect. Ils font spontanément la distinction entre ce qu'ils ont vérifié eux-mêmes et ce qu'on
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Speaker A
leur a raconté. Si vous grandissez en parlant une langue qui vous oblige constamment à vous demander comment est-ce que je sais ça, vous développerez forcément une forme d'épistémologie naturelle. Grâce à ça, vous ne goberez pas tout ce qu'on vous dira puisque vous
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Speaker A
questionnerez vos sources. Les gens dont la langue est très précise finissent par remarquer des nuances que d'autres cultures ne voient même pas.
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Speaker A
Combien de choses vous ne pensez pas simplement parce que vous n'avez pas de mots pour les nommer. Votre pauvreté linguistique pourrait bien être une pauvreté cognitive. Donc enrichir son vocabulaire, c'est se donner les moyens de penser des choses qu'on ne pensait
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Speaker A
pas avant. Alors qu'à l'inverse, appauvrir son langage, c'est appauvrir l'espace de ses pensées possibles.
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Speaker A
Orwell termine son roman par quelque chose de glaçant. Il imagine un futur où les œuvres du passé deviendraient impossible à comprendre parce que le langage aurait tellement changé que personne ne pourrait plus saisir ce qu'elle disent. Les mots seraient là
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Speaker A
mais leur sens aurait disparu et avec lui la possibilité même de penser ce que les auteurs pensaient. La novel langue est un avertissement. Le langage peut être un outil de libération mais aussi un outil de contrôle. Et la première
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Speaker A
étape du contrôle c'est de faire croire que les mots n'ont pas d'importance. Voici un proverbe italien. Ça veut dire traducteur traître. C'est un peu exagéré, je le conçois, mais c'est quand même un petit peu réel. En fait, chaque
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Speaker A
traduction est un choix et ces choix ferment des portes et en ouvrent d'autres. Quand il s'agit de textes fondateurs qui ont façonné des civilisations entières, ces choix ont des conséquences métaphysiques. Voici le début de l'Évangile selon Jean. Au
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Speaker A
commencement était le verbe. En grec, ça donne ça. Et littéralement, ça veut dire au commencement était le logos. Sauf que le logos ne désigne pas une seule chose.
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Speaker A
Le logos en grec ancien, c'est à la fois la parole, le discours, la raison, le principe organisateur, la logique, le calcul. C'est un concept philosophique massif qui traverse toute la pensée grecque depuis Héraclite. Et quand Héraclite parle du logos, il parle de la
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Speaker A
loi qui gouverne l'univers, le principe qui fait que le chaos devient cosmos, ordre. Maintenant, regardez les traductions. En français, on dit "Au commencement était la parole". En anglais, "In the beginning was the world". Parole mot, c'est un chouill réducteur, vous ne
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Speaker A
trouvez pas ? On a choisi de privilégier l'aspect linguistique du logos au détriment de tous les autres. On a transformé un concept philosophique danse en quelque chose de plus simple.
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Speaker A
Et d'ailleurs, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? La novel langue ? J'exagère un peu mais bon, c'est quand même plus accessible et donc plus pauvre. Un chrétien francophone qui lit au commencement était la parole ne pensera pas du tout la même chose qu'un
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Speaker A
chrétien grec. Le premier pense à Dieu qui prononce des mot créateur et le second pense à Dieu comme raison organisatrice de l'univers. Le principe rationnel incarné. Je suis désolé mais ce n'est pas du tout la même théologie et donc des concepts divins qui ne sont
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Speaker A
pas identiques. Certains traducteurs ont essayé d'autres choses aussi. Martin Bber par exemple philosophe du 20e siècle traduisant Jean en allemand propose je ne vous le lirai pas pour des raisons évidentes que je vais absolument écorcher tous les mots. D'ailleurs,
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Speaker A
c'est pour ça que je ne dis pas toutes les phrases dans la vidéo pour éviter ce genre de problème. Et ce Martin ajoute une note en bas de page pour expliquer ce mot. Il dit qu'il ne suffit pas et
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Speaker A
qu'il faudrait plutôt entendre celui-ci. Et ça ça veut dire sens et aussi celui-ci qui veut dire raison. Il sait qu'il trahit, il l'assume mais au moins il le dit. Bon, maintenant passons à l'hébreu. Dans la Genèse, au tout début,
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Speaker A
Dieu créa le monde et à un moment il écrit "La plupart des traductions disent l'esprit de Dieu plané au-dessus des eaux." Sauf que ce mot, ce n'est pas seulement esprit, c'est aussi le souffle. C'est le vent. C'est ce qui est
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Speaker A
à la fois matériel et immatériel. Le vent, vous pouvez le sentir mais vous ne pouvez pas le saisir. Traduire ce mot par esprit, c'est spiritualiser quelque chose qui est fondamentalement ambivalent. On choisit une interprétation platonicienne où l'esprit s'oppose à la matière. D'ailleurs, petit
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Speaker A
rappel mémotechnique avec cette peinture. Ici, on y voit Platon qui lève le bras vers le haut pour signifier l'esprit, le ciel, les idées immatérielles. Et à côté, on a Aristote qui lui est plutôt centré sur le matériel, la terre, ce qui est concret.
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Speaker A
Et à la différence de Platon, sa main est dirigée vers le bas. Dans l'hébreu biblique, il n'y a pas cette opposition entre esprit et matière. Ce mot, c'est les deux à la fois. C'est le souffle de Dieu qui est à la fois physique et
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Speaker A
divin. Certaines traductions modernes essaient de rendre cette ambiguité. Elles disent le souffle de Dieu ou le vent de Dieu. Mais même là, c'est un petit peu confus parce qu'en français, souffle et vent ne porte pas la même charge symbolique que ce mot. On ne
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Speaker A
reconstruit pas 3000 ans de culture religieuse avec un seul mot. Et puis il y a ce mot méthanoia. C'est un mot grec du Nouveau Testament qu'on traduit généralement par repentance ou repentir.
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Speaker A
Mais méthanoya c'est méta après et nous esprit ou pensé. C'est un changement d'esprit. Quand Jean-Baptiste prêche et dit méthanoéité, il ne dit pas repentez-vous de vos péchés et sentez-vous coupable. Il dit plutôt retournez votre esprit. En gros, changez
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Speaker A
votre façon de voir le monde. Et du coup, c'est beaucoup plus transformateur. Le repentir en français, ça évoque la culpabilité ou le remord face à ses fautes. Mais Méthanoia, c'est presque de l'ordre de l'éveil. Ça n'a rien à voir. Maître Écart au 14e siècle
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Speaker A
parlait déjà de la nécessité de changer son regard plutôt que de simplement se repentir. Mais la traduction dominante, celle qui a façonné des siècles des prédications chrétiennes, c'est repentir. Des millions de croyants ont vécu leur foi comme une culpabilité
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Speaker A
chronique plutôt que comme une transformation joyeuse de la conscience. Est-ce que vous voyez un petit peu ce qui se passe ? Chaque traduction impose une vision du monde. Le traducteur fait des choix. Il privilégie certaines dimensions du mot original et en
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Speaker A
sacrifie d'autres. Ces choix ont des conséquences énormes. Il façonnent la façon dont les gens pensent Dieu, le bien, le mal et l'existence. Walter Benjamin philosophalement écrit un texte magnifique en 1923, la tâche du traducteur. Il dit qu'il y a deux façons
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Speaker A
de traduire. La première, c'est ce qu'il appelle la traduction communicative. On reformule dans la langue cible de manière à ce que ce soit compréhensible.
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Speaker A
Cependant, on perd l'étrangeté de l'original car on le fait rentrer dans les catégories de notre langue. La deuxième façon, c'est ce qu'il appelle la traduction littérale. On reste au plus près de la syntaxe et donc du rythme de l'original. Même si ça sonne
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Speaker A
bizarre, quelque chose de l'original transparaît. Benjamin va plus loin. Il dit que toutes les langues sont des fragments d'une langue originelle qui aurait existé avant Babel et que le travail du traducteur, c'est de faire dialoguer ses fragments afin de les
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Speaker A
faire raisonner ensemble, de créer un entre deux où les deux langues coexistent, même si c'est inconfortable.
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Speaker A
Mais bon, la plupart des traductions ne font pas ça et préfèrent simplifier. Et le lecteur qui ne lit que la traduction ne sait même pas qu'il y a eu un choix puisqu'il pense lire le texte originel.
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Speaker A
Il pense accéder directement à ce que l'auteur a voulu dire, mais il ne lit qu'une version parmi d'autres. Et le pire, c'est que plus un texte est traduit, plus il s'éloigne de son sens originel parce qu'on traduit souvent à
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Speaker A
partir d'une traduction. La Bible, par exemple, combien de versions françaises sont des traductions de la vulgate latine, de Saint-Jérôme elle-même une traduction de l'hébreu et du grec ? On traduit une traduction d'une traduction.
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Speaker A
À chaque étape, on perd encore plus les nuances et à la fin, on se retrouve avec quelque chose qui ressemble de loin à l'original. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas traduire. Non, ça serait absurde. La traduction est bien
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Speaker A
nécessaire. Elle permet la circulation des idées et la rencontre des cultures. Ça, je le conçois. Mais il faut garder à l'esprit que traduire, ça restera toujours de l'interprétation. Et quand on traduit des textes qui prétendent dire quelque chose sur Dieu, sur
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Speaker A
l'origine du monde et l'existence, alors on traduit des visions de la réalité. Dans la tradition judéo-chrétienne, retrouver la langue parlée avant Babel, c'est le rêve adamique. La langue présente avant que Dieu ne confonde les langues des hommes pour punir leur
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Speaker A
orgueil. Revenons à la Genèse. Adam nomme les animaux. Ce n'est pas un acte anodin puisque nommer c'est exercer un pouvoir sur la réalité car nous fixons l'essence des choses. Et si Adam a pu nommer avec justesse, c'est qu'il
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Speaker A
parlait la langue parfaite, la langue dans laquelle le nom et la chose ne font qu'un. Il n'y a donc pas de traduction et aucune forme d'interprétation différente. Rappelez-vous de Walter Benjamin. Celui-ci affirme que dans cette langue originelle, les choses se
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Speaker A
donnent dans leur être linguistique. En gros, le mot lion ne désigne pas l'animal. Il est l'animal dans sa vérité essentielle. L'idée va même plus loin dans certaines traditions. C'est la langue dans laquelle Dieu a créé le monde. Notre fameux logos du début de
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Speaker A
l'Évangile cité un petit peu avant. Le verbe, c'est-à-dire la parole, est donc l'acte même de la création. Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut. Le monde émerge du langage. En islam, l'arabe coranique est perçu comme la
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Speaker A
langue dans laquelle Dieu s'est exprimé directement sans intermédiaire. Le Coran est inimitable, intraduisible dans sa perfection linguistique. Toute traduction est nécessairement une trahison, une dégradation de la parole divine. Du coup, il y a un truc qui cloche dans tout ça et qui me dérange un
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Speaker A
peu. Si Dieu existe, s'il veut se révéler aux humains, s'il veut être compris, et je veux dire parfaitement compris, alors pourquoi a-t-il choisi le langage ? Le langage humain imparfait, ambigu, soumis aux traductions, aux interprétations, aux malentendus.
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Speaker A
Pourquoi ne pas se révéler directement dans l'esprit de chaque personne ? Si Dieu est universel et immuable, comment peut-il se laisser enfermer dans des structures linguistiques qui elles sont contingentes, historiques ou encore culturel ? Comment peut-il accepter que
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Speaker A
son message soit déformé, trahi par des traductions successives ? Certains croyants répondent qu'il faut revenir aux langues originale, lire la Bible en hébreu et en grec, le Coran en arabe, mais même là, il y a encore un petit
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Speaker A
souci parce que l'hébreu biblique lui-même est ambigu. Les voyelles ont été ajoutées des siècles après les consonnes. Le sens de certains mots a été perdu. Il y a des passages dont personne n'est vraiment sûr de la signification et puis qui décide de
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Speaker A
l'interprétation correcte. Chacun a sa lecture et défend sa version. D'autres croyants disent que l'important ce n'est pas la lettre, c'est l'esprit. Que Dieu inspire le lecteur et la vérité n'est pas dans les mots exacts mais dans le sens profond qui transparaît à travers
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Speaker A
eux. Mais attendez, je ne vous ai pas encore parlé d'une tradition qui a compris que le langage est peut-être inadéquate pour parler de Dieu. On l'appelle la théologie négative ou l'aphatisme du grec apophasis, négation plus précisément qui insiste plus sur ce
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Speaker A
que Dieu n'est pas que sur ce que Dieu est. Dieu n'est pas limité, il n'est pas mortel, il n'est pas matériel, il n'est même pas compréhensible. Mais du coup, dire ce qu'il est et bien c'est impossible parce que tout ce qu'on
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Speaker A
pourrait dire le réduirait. l'enfermerait dans nos catégories humaines. On commencerait à rentrer dans un délire anthropomorphique. En gros, c'est reconnaître des caractéristiques du comportement ou de la morphologie humaine à cette entité qui est Dieu.
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Speaker A
Dire Dieu est bon, c'est projeter notre concept humain de bonté sur Dieu. Mais Dieu, s'il existe, dépasse infiniment notre concept de bonté. Il n'est pas bon comme un humain est bon. Il est autre, radicalement autre. D'ailleurs, revenons à Maître Écart puisque lui va encore
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Speaker A
plus loin dans cette direction. Il dit qu'il faut désapprendre Dieu, qu'il faut abandonner toutes nos images de Dieu, tous les concepts, toutes les représentations. Parce que tout ça, ce sont des idoles, des constructions mentales qui nous empêchent d'accéder au
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Speaker A
vrai Dieu, au Dieu au-delà de Dieu. Et pour y accéder, il faut se taire. Il faut faire le silence en soi. Il faut cesser de penser avec des mots.
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Speaker A
Au fil de mes recherches, j'ai découvert une magnifique analogie de ce monsieur écrite dans le livre de la théologie mystique. Plus on monte vers Dieu, plus on voit. Pourquoi ? Parce qu'il est trop présent, beaucoup trop lumineux. Nos
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Speaker A
concepts et nos mots sont comme des yeux habitués à la pénombre. Quand ils sont exposés à la lumière trop intense, ils sont aveuglés. Donc on ne peut pas parler de Dieu. Je pense que même s'il est inadéquate, le langage est le seul
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Speaker A
outil qu'on est et aussi peut-être parce qu'il faut bien commencer quelque part. Le langage est comme un doigt qui pointe vers la Lune. Il n'est pas la Lune, il n'est qu'une indication. Mais sans lui, vous ne seriez pas où regarder. Une fois
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Speaker A
que vous avez vu la lune, vous pouvez oublier le doigt. Mais avant, vous en avez besoin. Ce serait donc ça la fonction des textes sacrés, de ne pas contenir la vérité, mais plutôt de pointer vers elle, indiquer une
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Speaker A
direction et ensuite c'est à nous de marcher, à nous de nous taire et de faire l'expérience directe de ce qui dépasse les mots. Mais bon, j'ai encore une question qui me trotte dans la tête.
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Speaker A
Si l'absolu échappe au langage, qu'est-ce qui peut nous relier à la réalité sans passer par cette médiation défaillante qui est le langage ? On cherche probablement le langage parfait au mauvais endroit depuis le début. Il n'a jamais été dans les mots quelque
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Speaker A
chose de plus vrai, de plus profond que tout ce qu'on pourrait dire. Vous connaissez cette sensation ? Être avec quelqu'un et ressentir que tout est déjà dit, que les mots seraient superflus.
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Speaker A
Avant même que l'enfant parle, il regarde sa mère et il comprend. Il lit dans ses yeux la sécurité ou la peur, l'amour ou l'indifférence. Pas besoin de mots, le regard transmet directement et est déjà bien suffisant. Une main sur
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Speaker A
l'épaule d'un ami en deuil. Ça aussi c'est un langage qui n'a pas besoin de traduction. Le corps communique. Et que dire de la musique aussi ? C'est grâce à elle que je peux véhiculer toutes sortes d'émotions. La musique ne dit rien et
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Speaker A
tout à la fois elle nous touche, nous fait ressentir quelque chose que les mots ne pourraient jamais exprimer. Et puis bien sûr, il y a l'expérience directe. Mordeau dans un fruit juteux en contemplant ce magnifique coucher de soleil se promener dans une forêt, le
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Speaker A
bruissement des feuilles, la lumière qui traverse les branches. Vous pourriez essayer de décrire tout ça. Vous pourriez dire que c'était beau ? Mais ces mots ne captureront jamais la totalité de ce que vous avez ressenti.
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Speaker A
Ils en seront qu'une palcopie. Le seul langage vraiment universel, c'est celui qui ne passe pas par les symboles. Le langage est extraordinaire. Le langage a permis la civilisation, la science, l'art, la philosophie. Sans lui, nous ne saurions rien. Mais en même temps, le
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Speaker A
langage est peut-être ce qui met une couche de concept entre nous et l'expérience brute. Ce qui nous fait vivre dans un monde de représentation plutôt que dans un monde de sensation.
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Speaker A
Je crois qu'enstein disait que ses plus grandes découvertes ne venaient pas de calcul mais d'intuition, de vision mentale non verbale. Il voyait des images, des sensation de mouvement et seulement après, il traduisait tout ça en équation. Le langage mathématique
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Speaker A
venait après. Instruisez-vous, mais apprenez à vous taire, à écouter et à ressentir. Voyez le monde sans le nommer. rencontre l'autre sans le réduire à ce que vous croyez savoir de lui. Finalement, on a peut-être notre réponse au langage de Dieu. Le langage
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Speaker A
qui ne se contente pas de dire, mais qui ressent et qui vit. Le langage qui ne sépare pas l'esprit du corps, le mot de la chose, le signe du monde. Les enfants de Frédéric II sont morts, faute de
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Speaker A
présence et faute de caresse. Le seul vrai langage, c'est l'amour. L'amour qu'on incarne. C'est pour ça que Winstein s'est tue parce qu'il avait compris que les choses les plus importantes ne peuvent pas être dites.
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Speaker A
Elles ne peuvent qu'être vécues. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
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Speaker A
Oui, mais il faut aussi le vivre.
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Frequently Asked Questions

Quelles expériences historiques ont tenté de découvrir la langue originelle ?

Plusieurs souverains comme Psamétique Ier, Frédéric II et Jacques d'Écosse ont isolé des nouveau-nés sans langage pour observer la première langue qu'ils parleraient, espérant découvrir la langue originelle.

Quel est le rôle fondamental du langage selon la vidéo ?

Le langage ne sert pas seulement à communiquer, mais il est essentiel pour exister, construire l'identité, stabiliser la réalité et permettre la pensée abstraite.

Pourquoi le langage est-il lié à l'angoisse existentielle humaine ?

Le langage permet de conceptualiser la finitude et la mort, créant une conscience de soi qui engendre une angoisse existentielle permanente, unique à l'humain.

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